jeudi 6 novembre 2008

L'unebévue n°25

Un jour sans Freud



7 - Médicastres et chatouilleurs de nez : les psychanalystes dans le chaudron de l’intimité Freud/Fliess. Mayette Viltard

Qu’arrive-t-il aux lecteurs qui tombent dans le chaudron de l’intimité Fr/Fl? Ou bien, comme les éditeurs pufiens, ils se considèrent indemnes, ils ont pris les pincettes ad hoc, et accessoirement une lance à incendie, ou bien, comme Peter Swales, comme Jeffrey Masson, comme les auteurs du Livre noir de la psychanalyse, ils se mettent à ouvrir follement la bouche, ils sont gagnés par un savoir avec lequel ils ne parviennent pas à traiter. Ou bien encore, devenant psychanalystes, ils ont à trouver comment régler la question de la jouissance à l’œuvre dans le transfert. Lacan refuse la notion d’analyse originelle, et appelle Fliess psychanalyste, médicastre et chatouilleur de nez, dans la Proposition sur la passe. La chatouille, la joie locale, ouvre-t-elle à un brin de connaissance commune ? Freud et Fliess avaient-ils un rêve commun dans leur covibration sémiotique ? Plagiats, vols d’idée, luttes intestines, tempêtes dans les archives, censures des textes, les brins de jouissance restent pris dans lalangue, mais peut-il en être autrement si la lettre elle-même est aussi dans lalangue : le 13 avril 1976, Lacan disait : « Je pense qu’effectivement le psychanalyste ne peut pas se concevoir autrement que comme un sinthome ».

35 - Vous avez dit cannibale ? Pour harponner quelques mots d’Herman Melville. Denis Petit

Rien d’étonnant à ce qu’on nomme un (ou une) sperm whale « Dick ». Mais le titre qui figure sur la première édition est Moby-Dick or the Whale. On risque de dévier la question si on la pose en termes il/elle. Le mot français recommandé comme « le meilleur équivalent » du mot dick, n’est-il pas lui-même du genre féminin ? Si le cachalot est un poisson, aucun problème pour qu’il soit aussi une baleine. La matérialité n’est pas affaire de taxinomie. Ce qui compte c’est l’huile qu’on en tire. Jennifer Doyle dit qu’il faut lire Moby-Dick à « contre-intrigue », dans la mesure où les passages ennuyeux, boring parts, sont « un exemple qui montre comment un jeu érotique peut venir s’incruster profondément dans l’acte même d’écriture et de lecture ». Ils constituent une serre, Hothouse, où pousse, croît, prospère la pornographie. Les mots brassés dans la grande « baignoire de Constantin » melvillienne maintiennent une tension entre allégorie et littéralité, et créent entre livre et lecteur un lien tout autant physique que celui qui est mis en jeu dans le porno.

45 - Freud éconduit par ses freudologues. Michèle Duffau

Antoine Berman dans son ouvrage, L’épreuve de l’étranger, soulève la question de « redécouvrir la place qu’occupait à l’intérieur même de la pensée de Freud, le concept de traduction comme concept opérationnel ». Il veut poser la limite de ce que la réflexion classique et romantique allemande apporte et en se référant à Hölderlin, mettre en jeu « l’épreuve de l’étranger » par rapport au propre. En ce point si nouveau où Freud et Fliess, à l’orée du XXe siècle, éprouvent l’impossibilité de tenir un langage sur le langage d’une façon telle qu’un « mouvement » psychanalytique en résulte, écrivent jour après jour un échange brûlant où se joue entre eux de façon tout à fait neuve l’épreuve de l’étrangeté de l’autre, épreuve qui emporte aujourd’hui encore chaque lecteur, chaque traducteur pris dans ce même passage, voilà les OCF.P. qui revendiquent tout à la fois Berman et l’étrangeté pour justifier un forçage dans la langue d’arrivée afin de transformer ces Lettres en domaine de recherche et d’expertise dont le vocabulaire assure une « scientificité » qui n’est autre que celle du traitement moral s’abritant derrière le discours « psy », médical et non pas psychanalytique. Les « fourvoiements » (sic) de Freud, qui ne sont pas autre chose que l’invention de la psychanalyse, sont éconduits à la frontière.

65 - Impasse sur la lettre. Freud perdu sans translation. Mayette Viltard

Les éditions de l’école lacanienne, par une aberration inexplicable, viennent de publier un livre de Fernand Cambon : « De quoi est fait l’inconscient ». A quoi un titre aussi antifreudien peut-il prétendre ? Pourquoi renvoyer d’emblée le lecteur aux réflexes non psychanalytiques qui se donnent pour base une entification de l’inconscient ? Les incroyables inexactitudes de ce livre veulent donner « raison linguistiquement à Laplanche contre Lacan ». Il faut dire que l’auteur prend Lacan pour un traducteur de Freud… Epel a perdu ses lettres : pas de déplacement, pas de translation, pas de translittération. Homophonie ? Mot d’esprit ? Lost without translation.

81 - L’intimité, un problème particulier, éminemment politique. Anne-Marie Ringenbach

Dans la culture gay male, les scènes d’intimité principales ont lieu dans les rues, les sex clubs, les jardins publics, les WC, autrement dit, la culture hétéronormative laisse ces scènes d’intimité dépendantes d’élaborations éphémères dans l’espace urbain. Mais dans les cultures féministes, Lauren Berlant avance le terme d’« intimités mineures » (comme Deleuze et Guattari parlent de littérature mineure) qui développent une esthétique de l’extrême pour que d’autres espaces puissent se constituer. Ainsi, l’intimité se réfère à bien plus qu’à ce qui s’appuie sur les formes prévisibles à l’intérieur du champ des institutions, de l’État, et d’un idéal de fait public : l’intimité émerge aussi de processus mobiles d’attachements non indexés à un espace concret. C’est un mouvement, une poussée qui créent des espaces autour d’eux par des pratiques : ces espaces sont produits relationnellement. Vue de cette façon large, l’intimité génère une esthétique de l’attachement (an aesthetic of attachment).

103 - Quand Freud lisait Conrad Ferdinand Meyer. Françoise Jandrot

« Maintenant, je dis qu’il ne faut pas embrasser les enfants. Un baiser, ça dort et ça s’enflamme à nouveau, quand les lèvres grandissent et gonflent. Et il est et demeure vrai que le roi t’a prise une fois de mes bras, jeune parrain, et t’a pressée sur son cœur et embrassée, que ça s’entendait ! C’est que tu étais une enfant excitante et jolie ».
Dans la nouvelle Le Page de Gustave Adolphe, ce n’est pas une bonne qui séduit un enfant, c’est un jésuite. Il détourne la petite Christine de Suède (fille de l’empereur) de sa religion, le luthéranisme. Il s’immisce comme précepteur auprès d’elle, et l’initie au rosaire. Freud confie à Fliess le plaisir de sa lecture.

117 - Les fictions de Jeffrey M. Masson et les piqûres du diable. Xavier Leconte.

J. F. Masson, immergé dans la traduction anglaise des lettres complètes de Freud à Fliess, a découvert l’affaire Emma Eckstein dans tous ses détails sanglants, et a réalisé à quel point l’abandon par Freud de la Neurotica était une construction après coup du freudisme. Cette construction, il l’a rendue visible par la publication des Complete letters, laquelle révèle aussi que la censure avait fait disparaître tous les passages postérieurs à 1897 concernant des cas de séduction sexuelle des enfants. Masson s’est ainsi retrouvé à une place de tourmenteur tourmenté, dénonçant le point de vue de l’orthodoxie freudienne, chassé des Archives Freud, pour finalement devenir un ami des chats et un ennemi de la psychanalyse.
Si, du fait de cette bagarre, Masson a bel et bien été pris au piège d’une rhétorique simpliste, il ne pouvait pas ignorer à quel point l’opposition binaire du fantasme et de la réalité était peu congruente aux méandres de l’écriture freudienne.

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