vendredi 3 juillet 2009

La Revue Lacanienne n°4

Difficultés actuelles de l'action collective

Difficultés actuelles de l'action collective


Édité par l'Association lacanienne internationale - 2009 - 17.00 €

Les exemples ne manquent pas. Citons en vrac : la difficulté de trouver des personnes qui veulent bien occuper une place de direction dans les services ; la méfiance, voire le soupçon d’abus qu’occuper une place de pouvoir engendre d’emblée ; l’impuissance à diriger dans laquelle se retrouve souvent la direction quand elle est contrainte - comme c’est souvent le cas - de se soumettre au consensus de ceux qu’elle dirige ou aux directives d’une administration qui prétend suppléer par la rationalisation à l’autorité dont elle ne dispose plus ; l’épuisement des figures et modèles de chefs dignes de ce nom ; l’absence de ligne directrice ou d’orientation à un ensemble de consignes, mots d’ordre, décrets qui, pourtant, ne cessent de proliférer; le culte de l’urgence qui impose de trouver des solutions immédiates et, pour ce faire, de simplifier en binaire la complexité des problèmes qui se posent ; les exigences de plus en plus importantes de la part d’un pouvoir de plus en plus anonyme ; les réponses de type managérial à de vrais problèmes de société…
La société humaine est toujours plus que la somme de ses composantes. Ce constat paraît d’une banalité déconcertante mais les sociologues, Durkheim le premier, l’ont identifié comme leur axiome : « Un tout n’est pas égal à la somme de ses parties. » Autrement dit, un groupe, un collectif, une société humaine, qu’elle soit étroite ou large comme une équipe médico-sociale ou une institution étatique, ne peut se ramener à la somme de ses participants. Ceci veut dire que pour qu’il y ait lien social, il faut de la place pour l’instance qui représente la collectivité.
Mais c’est aussi à l’intérieur même de l’appareil psychique de chacun de ses membres qu’il faut cette référence.
Il s’en déduit d’ailleurs ce qui pourrait s’appeler la règle des trois A. En effet, reconnaître cette instance collective implique l’antériorité, l’altérité et l’autorité.
Il y aura de l’antériorité parce que l’instance collective, fût-elle la langue parlée, est toujours avant chacun de nous. Il y aura de l’autorité puisque c’est à partir de cette place de l’instance du collectif que sera légitimée l’autorité. Il ne s’agit pas ici de pouvoir, mais d’autorité! Il y aura de l’altérité parce que si l’instance collective vient prévaloir sur chacun des membres du collectif, elle fera limite légitime _ et donc entame _ pour chacun dans son fonctionnement ; de ce fait, l’autre existera comme différent, l’instance du collectif entamant la toute-puissance narcissique et permettant que l’altérité trouve sa juste place. Freud écrivait à ce propos :
« La vie en commun des hommes n’est rendue possible que si se trouve réunie une majorité qui est plus forte que chaque individu et qui garde sa cohésion face à chaque individu. La puissance de cette communauté s’oppose maintenant en tant que droit à la puissance de l’individu qui est condamné en tant que violence brute. Ce remplacement de la puissance de l’individu par celle de la communauté, c’est le pas culturel décisif. Son essence consiste en ce que les membres de la communauté se limitent dans leurs possibilités de satisfaction alors que l’individu isolé ne connaissait pas de limite de ce genre. » (Sigmund Freud, Malaise dans la culture, « Quadrige », PUF, 1995, p.38.)
Depuis la nuit des temps, il n’y a pas une société qui n’ait installé d’emblée la prévalence du collectif sur les individus. À tel point d’ailleurs que le fait - pour nous banal - de se demander ce que chacun veut faire de sa vie, est une question nouvelle dans l’Histoire. Jusqu’il y a peu, il s’agissait d’occuper la place qui m’était désignée ; je pouvais essayer de me soustraire à cette contrainte, mais c’était relativement rare parce que le prix de la transgression était élevé et donc peu accessible au premier venu. Aujourd’hui, il y a une véritable aporie à ce que notre société se donne comme programme collectif d’autoriser à chacun son trajet. Car il n’est pas possible, en même temps et totalement, de faire la promotion du collectif et de l’individu. Il y aura toujours un moment donné où ce sera le hiatus. Cela ne pourra que se cogner !
N’est-ce pas d’ailleurs le point où nous en sommes aujourd’hui ?
Si nous nous trouvons actuellement en difficulté, n’est-ce pas parce que nous n’arrivons plus à soutenir dans le même mouvement le fait de faire prévaloir l’instance collective et celui de promouvoir l’autonomie de l’individu ? Ne serait-ce pas en cela que les difficultés actuelles de l’action collective relèvent de ce que nous appelons dès lors un symptôme, entendu en l’occurrence comme représentant de la vérité du lien social, comme relevant de la façon dont notre société néolibérale contrevient aux lois du langage qui nous humanisent ?
Jusqu’il y a peu, l’instance collective avait un fondement théologique. Aujourd’hui ce modèle s’est épuisé. Mais il y a deux manières d’entendre cette péremption : soit comme si l’instance collective n’avait plus son fondement théologique et que nous soyons, de ce fait, débarrassés de la nécessité de l’instance collective, soit comme si celle-ci n’avait plus son fondement théologique, mais que la question désormais se posait de savoir comment la constituer. Où allait-elle trouver sa légitimité, comment allait-elle encore être représentée ?
Aujourd’hui la confusion, à cet égard, va plutôt bon train. Nous sommes comme au milieu du gué car nous nous sommes débarrassés de l’instance collective à légitimité théologique, mais nous ne prenons pas encore sur nous la construction de ladite instance qui, pourtant, caractérise comme nous l’avons précisé, le lien social.
Faute de le soutenir, chacun fait comme bon lui semble et l’instance collective n’a bien souvent plus d’autre fonction que d’avoir, à l’instar des échangeurs d’autoroute, à organiser comment les trajets se rencontrent sans vraiment se confronter.
Ce n’est plus alors qu’une instance collective « comme si » - pour reprendre la célèbre formule d’Hélène Deutsch - qui nous met en compatibilité les uns avec les autres, mais sans risquer la conflictualité.
Pour ce faire, elle fait appel au droit pour qu’il accompagne, mais sans normativer. L’instance collective est alors essentiellement priée de me reconnaître dans ma singularité mais à la condition expresse qu’elle ne l’entame en rien !
De cet état des choses, que peut dire le psychanalyste ? Comment peut-il rendre compte de cette difficulté spécifique à notre actualité ? Et quels remèdes peut-il proposer ?


Sommaire du n°4 :


-Présentation.
-« Comme si » tout allait bien… « Madame la marquise »
-Agir ensemble… Et quoi encore ?
-Vivre sans domicile : Une modalité de la passion ?
-Les psychologues en institution à l’épreuve des logiques gestionnaires.
-Se confronter au réel dans la vie collective.
-Entretien avec Jacques Weizsenfeld, directeur d’hôpital.
-Des méandres de l’action collective.
-Le silence de la machine.
-Tyrannie des projets dans les institutions.
-Mutation dans la médecine du travail.
-Les DOM : une chance (perdue) de parole ?

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